Sophie F*

MA CATHEDRALE

Imagine. Madonna qui t’annonce, oui, en ce moment, je fais des ménages dans un 4 étoiles.

Tu dirais. Ah bon ? Pour un rôle ? Ou juste nnhon. Puis silence. Mâchoire décrochée.

Dans ta tête, en chuchotant, en rallongeant toutes les voyelles : Merde. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? La loose.

Ben figure-toi que l’an dernier, j’étais « la » Madonna de Lorenzo. On était potes, collègues, on travaillait sur les réseaux. Parés de nos profils Facebook, on formait un duo de choc. Des barres quotidiennes en échangeant des vocaux sur WhatsApp, qu’on écoutait en accéléré. Lui, petite trentaine, super BG charme ravageur et ultra canon dans la vraie vie aussi, « trop » amoureux de son chéri. Pro du feed, il m’avait repérée, moi, la quinqua éclatée, dingo de montages vidéo fun et kitch, à peu près glam et assez cash.

Aujourd’hui, inactive sur la toile, j’en suis là. La Madonna de Lolo a lâché Insta et découvert la finance. Elle boursicote, a jeté son dévolu sur l’or, XAU/USD pour les intimes. Un monstre merveilleux. Ma liberté et aussi, piège temporaire . Dont j’essaie de sortir victorieuse.

Pendant que mes trades tournent avec 25 K bloqués, je prépare 10 chambres d’hôtel pour les aoutiens qui viennent visiter la cathédrale de Chartres.
Comme la diva en moi ne peut pas se réduire à « femme de ménage » , j’écris au saut du lit. Déjà sous ma couette, les mots coulent. Nouvelle page. Je les pose. Douche mentale, puis je passe à l’étape body. Le savonner, coiffer, maquiller, t-shirt noir pour la tenue, avec touche cool affichant « girls supporting girls ». En chemin, je chantonne l’alléluia de Léonard Cohen/Jeff Buckley, version personnelle dédiée à mes amis alicantins.

Je l’ai dit en entretien, pour un poste de vendeuse prêt-à-porter : voyez ? J’espère ne pas vous paraître trop prétentieuse, mais je suis ce tailleur de pierres. Il casse des cailloux… certes, mais toujours, en ligne de mire, sa vision. Chaque pas me rapproche de ma *cathédrale. Du coup, je prends, cailloux, fringues, plateaux de petits déj’ ou un chiffon. Tout me va.

Je suis sûre d’être au bon endroit, au bon moment. Même si à première vue … je sais : pas évident. Partant du principe que la vie est parfaite. Chacun à sa place. Les papillons en l’air. Et les fourmis par terre. Moi chambre 218, mal calculé mon coup, la douche du plafond se déclenche. Me voilà trempée. Et ça ne m’étonne presque pas. Je ris. _La Chèvre avec Pierre Richard. Je suis la fille qui s’assomme contre la porte en verre à l’aéroport, dès le début du film. Ou à la fin ? Et il reconnaît son alter ego._ Prête. J’accomplis mon destin.

Comme toute certitude, celle qui consiste à croire que faire le ménage est simple, se prend d’entrée les pieds dans le fil de l’aspirateur. Oublie. Faire le ménage, ce n’est pas juste physique.
Mille infos ; du bordage de drap aux couleurs des produits. Un pli, facile crois-tu ! Mais essaie de plier comme une enveloppe, une texture drap propre souple et rêche, tout en soulevant un matelas qui pèse un âne mort. En position lanceuse de poids pour protéger ton dos. Et en vitesse. Une chambre c’est un quart d’heure te dit ta formatrice à piles.

Rien qu’au moment de choisir les draps, plats, housse de couette, taie carrée, rectangulaire, tu peux passer de longues minutes à bugger face à ton charriot. Deux mètres de haut, il contient tout ton linge propre, et blanc. Tout est blanc. Blanc sur blanc. Format invisible de chez invisible. Comme sa porte grillagée que tu dois rabattre, qu’un client mal réveillé ne se la prenne pas direct au détour d’un couloir.

Dire qu’il y a 15 jours, avec ma voisine Marie-Jo, on se faisait un couette dating. Partager un café, et l’aider à enfiler sa housse. Je lui ressortais ma vieille technique apprise grâce à Dechavanne dans Coucou c’est nous il y a 35 ans ! Et même à deux, on a galéré !

Là, Gwen me dit, facile, tu vois, étiquette en haut. Ah ok, bon, là elle est en bas.
_Oui, on s’en fout, c’est pareil.

Court-circuit de neurones. Je dis ok, même si je n’ai rien compris.

Tout est comme ça. Du logique bof logique pour moi. Mais ça viendra se rassure-t-on.

Produit bleu dans le trou. On ne dit pas cuvette. Pas le temps. Le vert, c’est pour le trou ET la faïence. Enfin, elle ne dit pas faïence non plus, juste là et là. Et pas là. Surtout pas là ! Tout ça en quelques secondes. Sur le plastique de la lunette, ça tâche. Donc, le bleu oui, mais celui des vitres cette fois, pareil pour la chasse.

Si on n’a pas atteint un niveau de technicité Nasa ! Ou labo CNRS à minima. Manquerait plus qu’elle me donne les dosages. Ouf, ça reste simple. Tu pschittes. Pschitt vert. Pschitt bleu…voire rose. Ou transparent pour la bouilloire.

Loin du foutage de gueule finalement, cette nomenclature ! Profession scientifique : « technicienne de surface »….

Alors je cherche les astuces. Couleur de produit assorti à la lingette. Pour la housse, faudra tester. Nouvelle idée, parce que là, je n’en mets pas une dans le filet. Temps écoulé. Largement. Quatre fois quand je referme enfin la porte de la chambre.

Elle me prévient pour demain. Aujourd’hui c’est formation. On s’arrête là. Mais demain, poursuit-elle, tu finiras tes chambres.

Comme pour tout le reste, je dis oui-oui. Et comme pour tout le reste, je n’ai pas vraiment saisi.

Le lendemain, au lieu d’y passer le mi-temps prévu sur le contrat, je finis huit heures plus tard. A jeun. Mon podomètre affiche 7 km et 10 000 pas.

*sur mon compte en banque : ma 1ere paie. 40 euros pour 4 heures. Réglées par « CHARTRES CATHEDRALE »…ça ne s’invente pas.( petit nom de cette succursale Mercure)

Par curiosité, je googlise « Mercure » : extracteur d’or.
Plutôt bon signe. Le puzzle de ma vie avance. 

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Au départ de ce premier voyage professionnel au pays du graphisme, je pense retrouver la magie rencontrée dans l’acrylique d’où émergent des beaux visages de femmes. Mais surtout, éviter la voie de la clochardisation. Car peindre, c’est bien beau. Mais il serait temps de te trouver un vrai métier. Phrase épouvantail de fin de conversation à chaque appel téléphonique. Un peu comme les parents de séries américaines concluent par I love u, comme on pourrait aussi dire, pense à acheter du PQ/mettre ton écharpe.

Enchantée que mon chemin me conduise vers cette beauté. Un signe, le nom de l’agence : Picture Perfect. Explicite, mais également dans ce qu’il porte comme promesse de carotte. Quel anglophone dirait Picture Perfect. Dans cet ordre ?

Créée par un beau gosse du Sentier, très amateur de top models et de coupés décapotables, incapable d’orthographier 3 mots sans faire 6 fautes, gentil mais se laissant volontairement diriger par 2 de ses 4 employés, ses 2 bras droits. Ce qui explique peut-être les difficultés d’écriture.

L’un d’eux, vieux routier de la mode, italien et folle, A-u(ou)-ro, se présente-t-il en te tendant la main à baiser, passe sa vie à aller draguer les agences pour ramasser des contrats et livrer la marchandise à bord de son vieux scoot. Il traite 98% des splendides filles qui constituent notre fond de commerce, toutes approchant le fameux 90-60-90, de grosses vaches. Début de phrase type, l’autre grosse vache, la Claudia. La belle époque des Evangelista, Christensen et autres Campbell. A part ses deux ou trois chouchoutes, toutes les autres, nulles. Zéro. Des mochetés. Moue de dédain.

Accueillie de mauvaise grâce par le second bras droit, qui, aux essais, m’a préféré une autre candidate au poste à pourvoir, je suis dans mes petits souliers au démarrage. Ma froide marraine, bras droit numéro 2, cliché de femme de mode rigide, ersatz d’Ana Wintour, m’apprend l’art du composite : intégrer de sublimes photos dans une composition visant à mettre en valeur le mannequin. Sorte de carte d’identité pour agence de modèles exposant un portrait, 3 ou 4 visuels en pied, et les fameuses mensurations.

J’arrive tant bien que mal à faire ma place, à gagner quelques galons, grâce aux échos positifs de clients très satisfaits qui parviennent jusqu’au bureau du boss.

Au fur et à mesure que je progresse, le peu de sympathie que j’ai commencé à épargner de la part du double noyau caractériel, avec des efforts démesurés, se mue en guillotine. Malgré moi,  en plein mois d’aout, je commets LA faute. Passible du pire.

Madame sa Majesté de Picture Perfect est en congés. Certainement en train de se nourrir de clopes au rouge à lèvres à l’ombre d’un parasol, en insultant son mari, d’une parce que gros (elle s’en plaint régulièrement à Auro) et parce qu’il n’a pas vu le soleil descendre à temps, menaçant de la cribler de tâches de rousseur. Elle racontera tout à son acolyte dès son retour, qui ponctuera de Ma Chérie, comme s’il écoutait.
Pendant ce temps, donc…Un grand photographe américain qui réactualise son composite, de passage à Paris, me demande de m’en charger. Je tente de le faire patienter jusqu’au retour de la doyenne, qui, je subodore, n’appréciera que moyennement que je traite la commande de ce prestigieux client.
J’avoue aussi au client la peur de me planter, et celui-ci, très chaleureux, m’encourage et finit par exiger que je m’en charge, avec l’aval du boss, dont les 2 bras droits sont à la plage, l’un enduit de Monoï, l’autre plâtré à l’écran total.

Je baigne dans les auras de Sharon Stone, Carole Bouquet, la douceur des Sépia, le temps d’exécuter le job.

Et devinez. Le client est ravi, et se permet même en récupérant la commande, de demander au boss, de travailler avec moi pour ses prochains travaux.

Voilà, comment dans le mois qui suit, je retrouve des dossiers urgents, mystérieusement déplacés dans des lieux improbables. Je dois fouiller de fond en comble l’agence, sans aucune aide, pour trouver une ramette de papier dont on vient « fortuitement » de prendre l’initiative de modifier l’emplacement en « oubliant » de m’en avertir. On omet de me transmettre des messages persos et professionnels. J’entends par hasard, à l’accueil, que je suis responsable de la coquille sur les mensurations de Carla…..dont je n’ai jamais touché le composite, jalousement stocké sur le bureau de mon bourreau. Enfin, c’est ce qu’il me semble comprendre, car la folle ritale, parle de l’autrrre connasse là bas. Et je doute qu’il s’agisse de sa Chérrrie.
Voilà, j’apprends plus tard que cela porte un nom. Harcèlement moral.

Je tente, à la sortie de travailler dans un gros label. En test, faire une pochette pour boy’s band. Rassurée par cette armée de décideurs. Ils n’oseront pas se mettre en horde à mes trousses pour overcompétence.
Ils sont chauds. Mais au 7e entretien, finissent par m’annoncer qu’ils ne créent pas le poste. Revers de la médaille. Trop de décideurs tuent l’action.

Je fonce dans l’Interim. Convertis mes mois d’expérience en âge de chat sur le cv, pour avoir le droit de travailler.

Transition douce, on bosse sur un catalogue de beauté au naturel. Bon, c’est basique, rien d’hypercréatif, même si on a droit à des échantillons de crèmes et autres nouveautés.

Hélas, je me frotte à nouveau à un petit chef. Décidément.

J’en fais un poème… Et achève naturellement ma mission, juste avant que ça n’explose.

Au bout de quelques mois, je me retrouve à faire du Ikéa en néerlandais au kilomètre. J’ai comme l’impression de m’être égarée. Le pays du graphisme s’est mué en placard, puis en cul de sac.
Seul objectif à atteindre. Avoir terminé hier. Ils se marrent. C’est pour quand ? Pour avant-hier. 10 ans plus tard on dirait LOL.

Je craque malgré moi. Projet « La Grande Récré ». Ok, la couleur pète, je me motive comme je peux. Tout est prêt. Je demande, pendant ma pause, à faire un test de retouche dans la salle d’à côté parce que je ne me vois pas faire du catalogue les 30 prochaines années.

On me donne quelques instructions et pendant 30 mn, j’affine un grain de peau, intensifie le vert de l’iris. J’ai retrouvé mon élément. Et un peu d’espoir. Verdict. Ok, pas mal, mais ça fait 10 ans qu’elle bosse bien. Si un jour elle part, on te fait signe. Promis. J’ai adoré, mais je n’ai plus eu la moindre nouvelle. En revanche, quand je reviens à mon poste après cette bouffée d’espoir et d’oxygène, je perçois une fébrilité.

Le responsable s’acharne sur les commandes du clavier de mon mac, l’air soucieux.

Comme demandé, j’ai déplacé le fichier sur CD, gravé un 2e CD pour nous.

Aucun des 2 ne s’ouvre, et, la boulette, j’avoue, je n’ai pas conservé de copie de la copie.
Fin de mission dans une ambiance d’enterrement. L’interim, c’est mort.

Auto-virée cette fois. Je me suis Hara-kirisée.

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Ras le bol des ptits chefs et chefesses
Marre de leur autorité de mes fesses
De leur façon de gueuler Bonjour !
Genre ça va chier dans la basse-cour

Privilèges ça mousse ça brille
Faux-culs faut justifier la grille
Te faire croire que t’es pas nickel
Sans eux juste bonne pour la poubelle

Mais laisse les se baratiner
Déjà petits pour avancer
Aux coups bas se sont entrainés
Jouer réglo c’est quoi ce mot ?

Soumis petits soldats du système
A tous les ordres réponse Amen
Sans rébellion dans leur tripe molle
Juste la pression qui les affole

Mais oyez oyez aujourd’hui
« Bizut -»« esclav- »age, abolis
Bé non il est pas encore né
Le p’tit chef qui me fera plier

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Ah mais t’aurais dû me prévenir hier. Là c’est trop tard !

Rouge comme une tomate mûre. Limite pourrie.

Avec un air de reproche. Genre ça y est t’as merdé. A cause de toi, c’est la fin du monde.

Te prévenir ? Mais de quoi ? Du décompte des taies d’oreiller qui vont manquer dans 3 jours ? Ouhou ! Le niveau d’anticipation !
Récapitulons, j’aurais dû, c’était donc mon «devoir», prévenir 5 jours avant, alors que je bosse ici depuis 3 semaines, et que j’arrive tout juste à distinguer les tailles de serviettes, prévenir qu’on manquerait probablement de taies d’oreiller, parce que j’aurais dû savoir, moi qui n’ai jamais exercé dans ce domaine, deviner que les clients, cette semaine, allaient tous piocher dans le placard, les oreillers supplémentaires et en consommer double ration !?
Nostradama, c’est moi !

Je crois toujours ce qu’on me dit. Alors j’essaie de comprendre. La logique. Parce qu’il y en a forcément une. Non ?
Je tourne le truc dans tous les sens. Vois pas.

Pas la première à me chercher des poux. Je cherche. Ma faute, ma très grande faute. Ok, je suis cette crotte à qui tu parles en te pinçant le nez. Avant toi, dans ma propre famille, puis 2 tarés, en sixième. L’un des deux m’envoyant en cachette des mots d’amours et, une fois avec avec son pote, me poursuivant dans la cour : on va te violer ! Si j’avais réfléchi….un sgueg de 2 cm et pas de couilles, je ne risquais pas grand chose.

Sauf que je suis terrorisée. Coupable. Honteuse. Nulle à ce point ? Mais à force de me pincer le nez moi-même en me regardant derrière ma main, comme si j’étais un film d’horreur, et ce durant plusieurs décennies, en ressassant le dialogue, parfaitement intégré, m’est revenu le fameux : « C’est celui qui dit qui y est ».

Toi-même, incompétente ! Toi-même, film d’horreur ! Voilà pourquoi l’odeur te suit partout ! 

Et toutes ces tranches de vie à grumeaux que j’aurais pu vivre différemment. Parce que je me lave moi. Je me scrute, en mode toc, je me remets en question. Une couche, deux couches de déo.

Je recommence, je retravaille. Me chronomètre en faisant le lit au carré. Je prends tout au sérieux. Ménage de compétition. J’ai même étudié sur Youtube comment enfiler cette housse de couette récalcitrante. La technique du burrito ! A l’époque, j’apprends tous les chapitres du pavé Photoshop quand je commence à l’enseigner. Huit cent pages.

Te prévenir, toi, dans le métier depuis un quart de siècle, qui compte jusqu’à 12 pour remplir correctement un verre de vin, « ah ben…comme on m’a appris à l’école ! « , qui met la moitié du temps que je mets à nettoyer une chambre, mais en la nettoyant seulement à moitié. Je sais, maintenant. Je suis allée vérifier hier. En douce. Peur de me faire piéger, mais basta ! Je monte ton dossier. Illustré. Photo des serviettes balancées sur le sèche-serviettes étiquette bien en vue. Exactement comme il ne faut pas. Le plaid déco de lit posé comme par un chiot pressé, avec quelques bosses, quelques plis, rien à voir avec la belle écharpe de Miss chambre bleue que je dépose en fin de préparation de cette jolie suite avec terrasse, comme sa cerise ciel en pilou-pilou enrubannant la jolie suite repimpée.

Tu m’as vue venir. « T’es trop rigolote ! et cette énergie ! »…constates-tu avachie pendant que je passe le balais, après 4 heures de ménage et 1 heure de plonge. Puis tu parles de moi à ton collègue de mari, comme si « elle » était derrière ton écran de téléphone, un personnage, ou un objet d’un des jeux que tu scrutes bouche ouverte, et caches quand je surgis en bas de l’escalier. Tu n’en reviens pas,  quand tu lui fais remonter, redescendre les escaliers à la mascotte. Fais voir ? Avec un sac de linge propre ? Fais voir avec 2 ? 2 de sale, mais seulement après avoir tout vidé, et trié, seulement les taies et les petites serviettes. Je suis ton nouveau jouet. Tu ne vois pas que ta poupée serre les dents et qu’un de ces quatres elle va te dévisser la tête.

Si t’es pas une putain de grosse sadique ! Je te le dis en rigolant. En enlevant «putain» et «grosse ». Mais mon rire jaunit au fil des jours et se transforme, une semaine plus tard et après quelques jeux de bizutage imposés : 

– Non ! Mais non ! Tu m’aides que dalle !

Je me tais à temps pour ne pas lâcher un gros fuck-va te faire foutre !, en traduction simultanée.

Et comme je l’ai lu sur internet, merci google coach de vie, «soyez froide et distante», je passe de la « poilante, regarde comme tu peux lui faire faire n’importe quoi », à « fais gaffe, j’ai croisé son regard toutal et ça m’a crevé l’œil gauche ». Genre vraiment bipolaire la fille !

Tellement payant ! Résultat instantané. Le lendemain, je passe la meilleure journée de taf de mon mois. De ma vie de salariée. Parce que les psychopathes de boulot, j’en ai déjà une petite collection.

Depuis celle, clope au bec « rouge baiser » qui ne voulait pas de moi pour le poste de graphiste. Jusqu’au boss d’une entreprise de levage, monde des grues et poids lourds, Monsieur Sakovich, bonne tête de Monsieur Propre sur un corps d’anxieux. Je débarquais chez les grutiers avec mon gilet à plumes pailletées, salut Sako ! Je vais prendre le profil atypique avait-il annoncé à l’agence d’Interim.
Il teste ses coups, de plus en plus tordus quand la pression augmente sur les chantiers, jusqu’au jour où je réponds à un des grutiers en colère : ben demande lui à l’autre gros con, (Sako à 1 m de moi), c’est ses ordres mon ami !
Dénouement logique, dès le lendemain matin. Arrivée en avance, il me tourne autour avec des questions bizarres, des kilomètres de factures de gasoil qu’il faudrait revérifier sans faute à la première heure. Non, pas le temps de prendre un café. Vas-y. Liasse balancée. Ouaf ! Ouaf ! Ni lui, ni moi ne le savions, mais c’était là sa dernière occasion de m’aboyer dessus. Le temps d’enfiler mon manteau, de lui signer l’autographe sur ma feuille d’ heures, je démarre en Twingo Flamme à la « Charlie’s Angels ».

L’envie leur prend de tester la candidate singulière. Comme une petite lubie. Et heureuse d’être élue, je déchire tout. Dans l’immobilier, je fais l’unanimité côté client. Résultats imbattables. Revers de la médaille, les 10 collègues dans le panier de crustacés, à mes trousses. Aujourd’hui, l’hôtellerie, certains clients s’enflamment sur booking. Un matin, l’appréciation « + » se limite à un « Sophie » suivi d’un point d’exclamation.

Alors, face de pastèque, ça la chatouille. Elle aussi voudrait des compliments. Du coup elle se met à faire des courbettes, quand je me contente de laisser passer le courant. Elle envahit, moi je déguste. Petites capsules de condensé de regards, sourires, paroles, que je savoure encore, bien après leur passage. M’en fous de pas être la parfaite serveuse de petit dej qui tient les comptes des draps de bain. Mon moteur, c’est le scénario de ma vie que j’apprends à déchiffrer. Que je découvre chaque jour, époustouflée par les guest stars qui défilent, et mon rôle en or. On passe des minutes magiques et ils laissent un petit quelque chose ! Quelques mots, un hug, et ou un billet.

Ça fait des vagues. Au retour de la collègue doyenne graphiste, au siècle dernier, je l’entend criser de jalousie. Elle ne m’a pas vue. Protégée par l’écran géant du mac : Et maintenant il veut que ce soit cette connasse pour tous ses prochains projets !

Vingt cinq ans plus tard, la tomate aux yeux acier vocifère dans sa cuisine. C’est ça ! Ton père…Oui, une parenthèse s’impose. Ce patron, qui m’a engagée est son beau-père détesté. Avant chacune de ses visites, elle s’envoie dans les circuits une overdose de CBD pour ne pas péter une durite… Ton PERE lui laisse l’hotel pour elle toute seule ? Mais elle aura pas un chat. Elle va le faire couler ! Bien fait. Tant mieux. Rien à foutre moi. Je serai pas là. (J’espère tellement). (C’est pas gagné…jour off ou pas, toujours une bonne raison de te montrer : un colis, un truc à récupérer, à déposer. Même quand tu donnes ta dém’, acceptée, tu te ravises aussitôt, telle une crêpe qui saute et s’aplatit sur le carrelage, « oui je serai gentille, oui, avec Sophie aussi »). Et au secours, tu réapparais dès le lendemain. Sourire crispé en plastique et voix qui déraille. Parce qu’elle ne ment pas, sur un simple « bonjour », qui lui aussi fait une Shy’m.

Mon statut a changé direct. Dans ses deux cases restantes, épargnées par les cannabinoïdes, je suis passée de «ah regarde, on dirait une petite taupe», à, «ok, je vais me la faire. Qu’elle en bave, finisse en tas de ruine en bas des 3 étages, étouffée par le fil d’aspirateur, enterrée sous 3 sacs de linge sale».

Les petits jeux initiatiques sont devenus des pièges fourbes dissimulés. Un sac de linge propre à récupérer sur un tas d’oranges, dont une pourrie. Poubelle non vidée, drap disparu. 3 étages à monter, quand je m’en aperçois, en faisant le lit. Photo. Photo. Photo. Je range ça dans « coups de pute », un dossier créé dans ma galerie en son honneur.

Le problème avec les super héros, c’est que plus tu les cherches, plus leurs ailes de Maléfique poussent gigantesques. Plus tu essaies de l’humilier, plus Beckham te met dans les dents le triple trophée jamais emporté, des salves de buts les plus miraculeux jamais marqués sur aucun des terrains du monde.

Là je me sens pousser des Hulks à l’intérieur. Careful, it’s heavy, or j’ai l’impression, alors qu’il y a un mois j’avais de la compote dans les bras, de porter une valise vide, que je regrette presque de ne pas avoir à monter au dernier étage pour ces nouveaux venus.

Je sais que je devrais me réjouir. Dans mes bras ! parasite, voire la nuée, la horde de cafards baveux. Attirés. Eux seuls voient. Moi la miro, je ne les vois pas scintiller tous ces petits saphirs qui les aimantent. Qu’ils veulent extraire en me pressant, me broyant en purée de pois chiche. 

Même si c’est énorme. Huge. Pour qui saurait lire ce monde parallèle, je suis embauchée au pied de la cathédrale, dans un lieu qui étymologiquement signifie, le Paradis.

Pas besoin d’être Nostradamus. La suite de l’histoire sera sûrement magnifique. Si on n’appelle pas les pompiers pour venir dérouler le tuyau de l’aspirator constrictor.

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Et là tu poses ton téléphone !

Ah impossible. Je dois le garder sur moi, mon mari est malade.

J’aurais pas dû mentir. Juste lui dire non. Ou rien. Efface karma ! Je voulais que mon non soit imparable. Question de vie ou de mort. Secret médical. Juste pour qu’il me lâche.

Ben tu le poses devant alors.

Il insiste. S’il n’arrive pas à t’envoyer au tapis, essaie au moins de te mettre à quatre pattes.
Je pivote sur la chaise, lui tourne le dos et garde l’objet du délit sur moi.

Manip terminée, je me retourne. M’explique pour stopper ses élans, récidives de plus en plus fréquentes :

J’ai pas besoin qu’on me donne des ordres. Juste besoin qu’on m’explique comment fonctionne le logiciel et comment accomplir nos 5 tâches quotidiennes. Pour le reste, ça va aller.

Il bafouille, voix limite sortie de piste : mais c’est pour toi, c’était pas un ordre. Et c’est pour pas que tu te fasses engueuler par la direction. Moi après…

– Si quelqu’un de la direction a quelque chose à me dire, il viendra me le dire. Aucun lien de subordination avec toi, rien qui ne te permette de m’apprendre la vie. Je sors de 9 mois avec avis dithyrambiques de la clientèle sur google, hotel de standing supérieur, alors tes remarques concernant la relation client...

…en tout cas, tant que tu les accueilleras en faisant la gueule et en sentant à plein nez la sueur de la veille…
Non, ces deux derniers points, je les garde. Ils finiront par chuter du bout de ma langue sur le bureau du directeur, quand il me convoquera deux jours plus tard.

A mon démarrage, Chris se porte volontaire pour le rôle du maître des lieux, expliquant à la réceptionniste débutante, les différences entre les trois catégories des 66 chambres. Se mettant ça et là en valeur dans la 324, oui, parce que moi, avec mon mètre quatre-vingt, pas géniale la hauteur de plafond, blablabla.

Le tout au pas de course, cliquetis de clés et de pass, « la lingerie, les lits twins, seulement la 202, 206, 409, 217, 342, 681. Compris ? Pas de clim de la 301 à la 317, et la 427 et 436 non plus. Tout bon ? Enregistré ? Des questions ? »

Son style, c’est top chrono. Pour vite aller poser un cul à l’accueil et faire semblant de batailler avec le site de réservations. En marmonnant.

T’es occupé ?

Ben je me bats avec Booking là….mais ça va ! Genre, je peux gérer de front tes questions de CP et le monstre….J’imagine le combat. Un changement de date ? Confirmation au client allemand peut-être, ce qui va l’obliger à ouvrir DeepL, le meilleur traducteur au monde, écrit Google et me répète-t-il comme un robot encodé, sans les fonctions joie, intérêt, partage, goût de transmettre. Juste le programme basique monocorde lisse et gris, rien à signaler à part la goutte qui suinte à intervalles réguliers, trahissant l’option « se fait dessus dès qu’un truc dépasse ». « Pas bon là » : « T’as inversé : pas OK MAIL, MAIL OK dans tes commentaires« . « Là, t’as pas validé…Ou trop tard. C’est pas bon ». « Ça va pas, rajoute-t-il ». Tout son langage est raccord. Noir sur noir. Une version en négatif, s’articulant autour du mot « pas » et quelques expressions et pensées fétiches : « Pas bien », « pas ça », « pas lui répondre », « pas l’aider », « pas sourire », « pas reconnaitre que je suis une pauvre tâche », « pas de breakfast pour lui ».
Ben non, voyons ! Un motard, bosniaque, qui paie cash, maigrichon avec un sourire adorable bien qu’édenté. Forcément un sale type, un pauvre qui ne lâchera pas un euro de plus que le rack (prix de la chambre sans extras). Ben voilà. Tu peux corriger ta petite fiche de réceptionniste profileur à certitudes, empaillé par 7 ans d’exercice. Non seulement notre passionné des 24h du Mans viendra breakfaster, mais dès le soir, il lâchera un billet pour le dîner au restaurant.

Au retour à l’accueil, je m’étonne que l’affichage sur l’écran ne propose plus le planning. Je l’interroge.

Si, il y est. Pour toute réponse.

Il replonge le nez sur son dossier, fin de l’explication.

Je sais que j’ai souvent la berlue. Impossible de voir le rouleau de scotch sous mon nez ou autre.

Alors je mets mon cerveau en mode, concentre-toi. Il ne veut pas t’aider, tu vas trouver.

Sauf que blague. Sur le menu que je scrute, configuré par ses soins, Monsieur a enlevé l’icône du planning, puisqu’il suffit d’appuyer sur la touche F4 pour aller le chercher.

Voilà, il a 4 commandes dans sa boite à outils, ignore que j’enseignais la suite Adobe et Macromédia, cinq logiciels qu’on manipulait, avec mes 700 élèves, par la batterie de raccourcis clavier atteignant facilement la centaine pour les plus courants. Pomme maj T, Pomme U, Pomme alt Maj Z….

Heureuse de ne m’être engagée que pour deux mois, quand je constate les effets produits sur ce cerveau à peine démoulé. Emoussés le sens critique, la sensibilité, le discernement…Un septennat à dire bonjour aux mêmes clients, à leur serrer la main fièrement, entre bonshommes, entre couilles. La même avec cette belle femme, cheveux à la désireless à peine adoucie et joli visage, franc-parler comme si elle devait aussi afficher en passeport une paire de testicules parce qu’elle évolue avec une floppée de commerciaux, techniciens, habitués de cette zone….Artisanale, complète le boss me voyant hésiter. Il est plutôt cool, lui. Discret malgré son T-shirt corail qui lui moule la brioche. J’aurais dit Industrielle, tellement le secteur est jonché de hangars cubiques et métalliques, abritant les enseignes qu’on retrouve dans toute la France à un quart d’heure de chaque ville, petite, moyenne ou grande de notre beau pays. Des grappes de verrues excentrées, ayant fait leur apparition entre deux poteaux télégraphiques et des champs à perte de vue, lacérés par des pans d’autoroute.

Oui, F4. Lâche-t-il entre ses mâchoires à peine desserrées. Il adore, parler sans articuler et avec débit de mitraillette. Surtout quand il demande : do you want the invoice ? The lift here, on the left first floor. Des français parlant comme le cliché, ont du le complimenter sur son niveau d’Anglais.

Des années qu’il répète trois phrases. Même les natifs de Grande Bretagne sont parfois obligés de demander de répéter, et se prennent en réponse, une deuxième rafale au sujet des horaires, dîner, petit-déjeuner et check-out. Jargon hôtellerie, paramètres, option vitesse x 2.

Pardon ?

– Pour le planning, c’est F4 !

Le planning s’affiche. J’ai envie de prendre le disque dur et de le lui balancer sur sa face blafarde de vieil ado trentenaire, fier d’avoir trouvé une planque dans cet hotel trois étoiles, insiste-t-il comme si il les portait en médaille et que l’établissement les lui devait, une cachette où ramasser son smic amélioré en fin de mois en se confortant dans sa suffisance et sa prétention, en formant à tour de bras des novices qu’il peut à loisir, rabaisser et malmener, le temps que ça dure.

Entre l’ordre de poser mon téléphone et ce petit piège mesquin qui m’a fait perdre des précieuses minutes et connexions neuronales, se déclenche une quinte de toux dont je me demande si je vais sortir un jour, la plus puissante en 3 semaines d’allergie. Avec l’avantage qu’il ne peut plus en placer une, pensant sûrement, affaire classée, j’appelle le SAMU, elle n’aura pas fait long feu celle-là.

Même si ce rhume des « foins » s’explique par la saison, les moissons etc. Une idée, comme une intuition me traverse. Et si les crises s’aggravaient, symptômes décuplés en présence de « fions ». Petit jeu de langage de l’univers. Un « i » qui joue à saute-moutons. La clé dans l’inversion des lettres. Désignant le facteur aggravant ou cause profonde.

Le lendemain, je m’arme d’antihistaminiques naturels pour affronter la journée, m’immuniser en toute circonstance, toute présence de spécimens de son espèce. Réponse réflexe : une attitude de crétin ? Je gobe illico une gélule d’orties. Ça a l’air de fonctionner.

Mon coéquipier, au téléphone, doit de nouveau répéter. Parce qu’à force de prononcer le nom de l’hôtel, mixé avec son prénom et un bonjour mécanique, il en a fait une contraction qui ressemble à un éternuement. Puis débite au client au comptoir les formules : Soirée étape ? Petit déjeuner ? Pas de verbe ni de complément ni de sourire, on clique, dégaine la carte magnétique, répète le parcours, ascenseur à droite, premier étage.
– T’es sûr ? Pour l’ascenseur ? Avec la coupure de courant ?

Le vieux maître d’école avec son odeur et son ton aigres reprend l’interro surprise.

A ton avis !

Je me dis qu’il y a peut-être un générateur au cas où mais ne réponds rien. Je ne vais pas me la jouer spécialiste Otis, pour décrocher un bon point ou une gueule fermée sur laquelle se lira : « t’es con ou quoi ? »

Il rappelle son client sur le champ. Et comme si c’était évident et que le client était un peu limité et qu’il le sauvait d’une fâcheuses situation. Prenez plutôt l’escalier Monsieur. En attendant que la coupure soit terminée.

Comme s’il avait le choix.

Par acquis de conscience, j’y vais cinq minutes plus tard constater que l’ascenseur est bien HS.

Le mec… Incapable de reconnaitre le moindre tort, tant il est occupé à son jeu de te faire trébucher à chaque pas, t’ayant montré les manips une fois et se délectant de te voir ramer entre les différents fichiers pour les reproduire. Quand t’auras bien cherché, tu n’oublieras plus, ajoute-t-il pour justifier son sadisme et sa méthode « à l’ancienne » de formation.

Alors je décide. Je l’emmerde. Et à chacune de ses nouvelles intervention sensées me faire trembler, j’ironise.
Dix minutes de patience et j’entends :

Oh là-là ! Là, ça va pas. Y’ a un problème.

Silence pendant lequel je suis sensée sursauter. M’affoler. Implorer le pardon en lui tendant le fouet.
Détachée, sourcil au plafond, je le fixe. Il me regarde rarement en face. Je dis donc à son profil voûté après quelques secondes de silence : un gros problème j’espère…un drame au moins?

Il suffisait en effet de cocher une case.

Le personnage est cerné. Faire des caisses sur la moindre bourde de non- initiée, pour la résoudre en un clic en se faisant passer pour un crack.

Voyant que j’ai enfilé mon gros imperméable mental pour me protéger de sa médiocrité d’employé frustré, constatant que je me passe de ses vices, il baisse de 5 tons et me dit, n’hésite pas si tu as besoin. Oui, tu peux aller en pause. Alors qu’on est sensés y aller en même temps et comme si j’avais besoin de son autorisation. Monsieur jeûne. Le lendemain, même cirque, et intervention de la cuisto-pâtissière, personnage rustre, double-format, regardant dans le vide pour lâcher une phrase, ponctuée par des cet enculé, ou qu’il aille se niquer sa race, me parlant de son ancien patron. Elle alterne, sans se préoccuper de répétitions. Ça peut sans problème donner : cet enculé, qu’il aille se niquer sa race, m’a virée et grillée dans toute la ville, alors, qu’il aille se faire enculer cet enculé. Enfoiré ! Qui explique pourquoi elle travaille à 20 mn en vélo de chez elle. Le bout du monde pour une native de Fadaville. Ton monocorde, joli oeil vert surmontant ce jeune corps déjà affaissé, et petit doigt d’honneur pour manifester sa colère.
Cette même personne toute en délicatesse, pleine d’empathie, semblerait-il pour mon nouveau formateur en réception d’hotel 3 étoiles, me sort à la moitié de ma pause, à peine avalée la dernière lentille froide, ben tu peux aller le remplacer. Il va encore pas manger le pauvre Chris. Hier. Il a pas mangé.

Sidérée. Je me contente de respirer, m’attrapant le menton en m’accoudant à la table. Elle attend ma réaction un temps et replonge sur son portable. Il serait donc allé pleurnicher en cuisine et me brandir en empêcheuse de jouir de ses droits et besoins élémentaires.

Le soir, je tchecke l’équipe au coup de poing, geste que j’ai adopté dès que j’ai senti les bises bizarres. Entre les deux tours des élections légistlatives où la vague de fachos menace, ils se tapent des barres quand ils se passent le relais entre deux services, ah ben moi, pas doute, j’aurais été collabo, avec une sorte fierté, et la certitude, cette fois, de passer au deuxième tour. La bise se fait comme si on était des aimants négatifs. Les joues ne se touchent pas, ou se cognent. Alors, 2e jour, c’est tcheck au coup de poing. Celui civilisé, que je ne leur balancerai pas dans les dents. Ils tournent le dos. Le veilleur de nuit et mon maître es réception. Alors, je pivote. 23h pile, mains rangées, au fond des poches, et lâche un Salut à leurs épaules qui font semblant d’être face aux écrans de lancement de la fusée Ariane, alors que tout l’hotel dort, tout le monde est arrivé, la caisse est nickel et la boite mail vide de toute réservation à traiter.

Quarante minutes de marche, SAS de décompression.

Le lendemain matin. Petit sms au boss. … »J’ai accepté le changement de planning demandé par Chris, avec d’autant plus de plaisir que mon équipe avec Paloma fonctionne très bien. Si on pouvait désormais nous associer plus souvent »… Aucun mot sur le binôme bancal.

Dès mon arrivée, convocation dans le bureau de la direction sur un ton sec.

Ça commence par une tentative de me faire porter le chapeau. Peu habituée au travail en équipe, c’est ça ? Je coupe net. Balance tout. L’image le son et l’odeur. Concluant par : « si vous voulez que je remballe, il reste deux jours en période d’essai, je ne vous en voudrai pas, mais pour moi, impossible d’accepter de travailler en cumulant le fait d’être sous-payée et de subir le harcèlement d’un collègue ».

Je remercie pour l’écoute, me lève et retourne derrière le comptoir. Apparemment sereine, mais tremblant légèrement, émue d’avoir expulsé l’alien en ce temps record.

Au tour de Paloma.

Une heure à papoter dans le salon, convoquée par le directeur.

Le soir, elle me raconte. J’apprends, quand ils sont tous partis, que le boss est confus. Il lui confie que Chris a été à un poil de se faire virer il y a 1 an, qu’ils ne sont pas allés au bout de la démarche. Il regrette maintenant. Depuis, 5 personnes ont donné leur dem’, la veille du jour où le planning les prévoyait en collaboration petit C.

Ça nous rapproche, Paloma c’est ma best. Echange de tel. Même si j’ai deux fois et des poussières son âge.

Ça tombe bien, on se voit déjà en équipe de choc les semaines à venir.

J’imagine le tête-à-tête directeur-sous-directrice : On fait quoi ? Paloma et la nouvelle ? Trop de vagues. On va plutôt les séparer. Fais sauter leurs deux jours ensemble, je vais la prendre avec moi.

Je les remercie quand même. Dans deux jours, terminés les petits jeux avec le sadique en papier mâchouillé et sa bande.

Et avec ma best, on s’envoie des sms. Encore plus fun. La résistance à l’oeuvre. Et les fachos n’ont plus qu’à se chercher des poux entre eux. La cible idéale, dernière arrivée leur fait faux bond. C’était pourtant pratique, se souviennent-ils nostalgiques, la bouche pleine, l’oeil sur leur téléphone, entre deux bouchées de carbonara du chef. Toujours les derniers arrivants, qui débarquent, rien à faire qu’ils aient survécu aux traversées en mer, tu parles, aux déserts, c’est pour venir nous voler nos femmes, nos allocs, nos jobs et nos logements. Puisque Jordan le dit… Y verront bien dans deux ans. Qui c’est qui commande ici….

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Si Kenza avait été bienveillante, je l’aurais trouvée _malgré ses yeux globuleux et son visage de tubercule_ mignonne comme la chérie de Shrek.

A midi, la cheffe d’équipe devenait cheffe de table, de famille. Comme elle avait dû être cheffe autoproclamée dans la cour d’école. Tirant des couettes par-ci, par-là. Décidant qu’elle était LA référence en matière de style, et de qui était digne de kiffer la vie ou pas. Aujourd’hui, la quarantaine confortable, elle désignait quel employé devait rougir d’avoir une trop grosse gamelle, se mettre à telle place ;  le stagiaire avait droit à sa petite vanne quotidienne sur son appétit d’ogre, quant à moi, suivant son plan de table, je devais m’installer tout au bout, là ? Non là-bas, et ça me convenait. Assez loin d’elle mais devant me comprimer un peu pour me glisser derrière sa chaise, sans la frotter ni me cogner à l’évier au moindre déplacement, si elle ne faisait pas l’effort de se rapprocher un peu de la table, de moins s’affaler.

Ici, on est comme une famille, clamait-elle. Entendre ça le premier jour, constatant qu’en effet, elle jouait au papa et à la maman avec la comptable, je trouvais ça creepy. Glauque. Avec toutes ces constellations familiales dysfonctionnelles….. Stp, tu me remets ma bretelle de soutif ? Lui demandait-elle en mangeant son fromageTiens, cocotte,  je t’ai apporté un petit yaourt au pruneaux, c’est très bien pour ton transit. Ah si-si, tu le manges. Et l’autre, ravie de jouer le gros bébé quadragénaire, bêtifiait. Oh non, j’aime pas les morceaux. Beurk. Dégueu ! Elles jouaient leur petite comédie, à laquelle j’étais, depuis ma chaise désignée, contrainte d’assister, les 3 gars, plus jeunes, mastiquant le contenu de leur Tupperware ; poker face, téléphone en main, scrollant à qui mieux mieux. Ambiance. Contente de sentir au moins un spectateur, même si j’y assistais par pure obligation, elle enchainait les anecdotes sensées être hilarantes. Elle racontait, sachant galvaniser ses troupes, comment son Greg, au réveil lui disait, ben vas-y, tu vas la trouver ta motivation, et lançait sa réplique, probablement extraite d’un post vu sur ses réseaux, y mettant le ton, voix de personnage de dessin animé craquant et neuneu : ben ze la sserche, là…fais voir sous le lit ? Rien ! ze la trouve pas…..Prête pour sa reconversion standup.

Quand elle n’avait plus d’inspiration, elle balayait son écran, et commentait les faits divers, les seringues de la Fête de la musique, enchaînait, touillait, s’esclaffait, envoyait des screens de beaux gosses à Tony, son chouchou, le petit dernier. Vingt quatre ans, gay, longiligne, se déplaçant en voguing, ongles spectaculaires. Je l’aimais bien, jusqu’à ce que je comprenne, en fin d’épisode, qu’il appartenait à la cour de « Fiona ». Sujet soumis, fidèle et partial. Bouffon de la queen, version queer.

Tout ça j’arrivais à le traverser. En réfléchissant tout de même à une échappatoire pour les années à venir. A peine 10 jours de CDI et la perspective du rituel déjeuner familial quotidien commençait à me peser…Une petite course chez Action ? On était servis dans cette Zone d’Activité : Leroy Merlin et quantité d’autres destinations exotiques ! Je sentais l’appel de l’escapade, du grand large. Peut-être me rabattrais je sur la salle de sport, à un parking du nôtre. Dire qu’on m’avait présenté cette boite à l’embauche, comme inclusive. Zéro discrimination ! J’y avais cru direct, naïve. Epatée. Alors que je ne l’envisageais plus, ce genre d’entreprise existait donc déjà ? Progressiste, ne sacrifiant pas le respect d’autrui aux chiffres, aux égos ? … Je pensais ne pas vivre assez longtemps pour voir ça. Pourtant, je signais le contrat du futur ! Paye classique, rien de ouf, mais enrobée dans un joli story telling de pride attitude. Couple de boss homo prônant la tolérance, leur chien venant nous saluer quand il passait au bureau, le bébé de la famille, Tony, sapé comme Madonna. Enfin, mes sabots roses et mes petits chignons allaient passer inaperçus.

Josette ! C’était mon deuxième jour. Elle m’appelait depuis l’autre bout de l’open space. Elle me regardait, insistait en agitant sa main : Josette ! Viens voir, un cran de volume au-dessus car je ne bougeais pas. Comme si elle interpelait son Sharpei. J’avais eu l’honneur des présentations, photos à l’appui, quand à midi, elle nous racontait son otite canine, entre autres sujets passionnants sur sa vie privée, glissant stratégiquement son excuse de devoir partir plus tôt pour se rendre chez le vétérinaire.  Afin de bien faire passer la pilule, elle avait placé, dans son programme, le sketch décrivant  comment elle s’était brûlé les fesses en entrant dans sa voiture la veille, jour de canicule. Dieu merci, ingénieuse, elle programmerait désormais la clim, depuis son bureau.

Elle s’y était reprise à 3 fois pour écrire correctement mon nom de famille, oui, avec un tiret. Non, pas de C. Mais Florence, c’était pas compliqué à retenir ! Elle avait préféré un « Josette », probablement en joke sur mon âge puisque j’étais la doyenne, bien que jeune débutante.
J’envoyais mon regard au lieu de rappliquer. En porte-parole, il lui disait : tu veux vraiment jouer à ça ? Arrivée la veille, je ne me voyais pas la remettre à sa place plus explicitement. En supérieure hiérarchique et bras droit du boss, elle semblait s’accorder quelques libertés quant au traitement du petit peuple. La cour sourit, nez sur ses dossiers. L’un de mes collègues, neutre, me défendait. Celui dont elle disait, pendant la cérémonie de midi, que certains n’étaient pas la chips la plus croustillante du paquet, le désignant avec lourdeur. Le plus cool de tous. Posé. Gentil. Riant à ses blagues nulles par pure bonté d’âme….. Ou simplement doté d’une intelligence fine et discrète, qui m’aurait été bien utile, indispensable au kit de survie en présence de « Kenzas ». En prenant ma défense, il se mangeait un revers. C’est vrai que t’aimes bien les femmes mûres, concluait elle. Je me concentrais sur le taf. La laissais patauger dans sa vase alors que la chips tendre, justicière, conservait son sourire nonchalant.

Quelques jours plus tard, le patron passait. Il me convoquait, histoire de voir si tout allait bien, refaisait un point sur ma paie, mes perspectives. La matonne assistait à l’entretien. Il me félicitait, me trouvait hyper à l’aise, pro au téléphone. N’avait jamais vu ça. Insistait. On en a vu passer du monde ! Hein Kenza ? Il développait, enthousiaste. Elle hochait juste la tête, feignant de partager la satisfaction de son maître, yeux écarquillés, rictus coincé, en apnée. En fin de semaine, je cumulais le plus gros chiffre de devis. En tête à tête, elle avait balayé cette donnée. Ça sert à rien. Perte de temps tes devis comparatifs ! Comme tout ce que je faisais. Elle passait désormais sa vie à m’écouter au téléphone et à minimiser, déprécier, ou venir me souffler mon texte en écho, me doucher de reproches, sans attendre la fin de l’appel : « ah non, c’est familier, on dit pas « caler » une date, tu dis « fixer ». Heureuse de l’agacer par ce tic de langage qui n’offusquait qu’elle. Avec tout ce que j’emmagasinais, un métier en quinze jours, je n’allais pas me faire hara-kiri pour un mot de mon vocabulaire qui la hérissait .  « Viens voir ! Ton mail, ça va pas ! ». Et elle se mettait à tapoter sa version sur mon clavier, truffée de fautes. En réunion, le discours était autre. Quand elle m’interrogeait pour le tour de table de mea culpa, j’évoquais cette « perte de temps », histoire de la confronter à ses propos : ah mais si, tu ne sais jamais ! Saupoudrant quand même d’un peu de mauvaise foi sa parole officielle : ça m’est arrivé une fois de closer  du comparatif (en 9 ans…..). Bref.

Erreur fatale de la direction que je commençais seulement à comprendre, percevant les effets, l’odeur nauséabonde qui flottait aussitôt l’entretien terminé.
Alors qu’elle tentait depuis mon entrée en scène un bizutage furtif, léger, l’autorité suprême, égrenant les compliments, que j’essayais d’accueillir modestement, ne me sentant pas si à l’aise qu’il y paraissait,  jetait de l’huile sur le feu. Il plantait malencontreusement l’épine dans le dos de Karaba-la-pomme-de-terre. L’aiguille dans le doigt de la Reine-mégère. Josette-Blanche-neige allait commencer à morfler.

Comme à peine quinze jours plus tard, je suis déjà dehors, je vais abréger. Résumer cette brève affaire. Notant toutes les humiliations, manques de respect, vols… elle donnait mes dossiers à une nouvelle venue, j’en fis part au boss. Peu importait si je sortais la dernière, vendredi soir. Malgré qu’elle ait tenté de me ralentir, je tenais  à finir mon travail pour redémarrer zen lundi matin. Alors que le patron quittait le bureau, moment peut-être pas optimal en terme diplomatique, je déballais. Il répondait, t’inquiète, tout ça est derrière maintenant, j’ai vu à la réunion, c’est inadmissible son attitude, je vais la recadrer.

Emue, faisant fi du cadre professionnel, horaires, week-end, j’ envoyais 2 ou 3 sms sur le chemin du retour pour le remercier de son soutien, et confirmer que malgré les embuches, ce travail me plaisait vraiment. J’ajoutais, pour lui témoigner ma reconnaissance, que les devis terminés, mon chiffre dépassait probablement celui de la semaine précédente.

Il me félicitait. Mais déjà, commençait il à flancher ? Cette débutante fébrile, partie en mission au galop, n’était-elle pas soupe au lait, en train de déborder de la casserole ? Il m’avait tendu sa carte le premier jour, écrit son 06 au Bic bleu et encouragée : dites moi, dans la soirée, votre ressenti concernant cet entretien. Nous nous étions présentés chacun comme directs et spontanés. Dans le quart d’heure, je lui confirmais que j’étais partante. Le lendemain, il me faisait installer à mon poste.


Samedi matin, en préparation d’un beau nouveau départ, je lui propose une idée, surgie en sandwich entre deux tranches fines de sommeil. Pensant m’adresser à mon recruteur pas dupe, ouvert et ayant à cœur mon intégration, restant à l’écoute le temps nécessaire, je propose, de récupérer pendant le week-end, « mes » dossiers, de chez moi, avec mes accès persos. En confiance, je lui avoue avoir fait une insomnie et traversé un épisode de compulsion alimentaire, histoire d’être transparente, et de le motiver dans son désir d’abréger mes souffrances. En réponse, il prend son temps et cette décision, difficile dit-il, de mettre fin à la période d’essai. Il enrobe mon renvoi, d’un motif bienveillant, une volonté de sa part de me préserver, de me permettre de me recentrer sur mon bien-être.

Surprise, blessée, trahie. Mon plat de biryani aux crevettes, synchro avec la réception du message, n’a bizarrement aucune saveur. Cherchant le sens auquel m’agripper, histoire de ne pas perdre la vue et l’odorat dans la foulée, j’en conclue que ce dirigeant sait vendre sa boite, moyennant quelques omissions. Dissimulation du bras droit défectueux, jusqu’à ce que celui-ci, sur le terrain, parte en La Tourette. Ses agissements anti-éthiques ? Effacés, masqués sous l’ étiquette : « tempérament italien ». A l’écoute, mais avec modération, en nine to five. Cash , mais ne m’avertissant pas qu’il sature. Dépassé par la masse de déchets produits par son assistante toxique, laissant libre cours à sa jalousie, craignant peut-être pour sa place, me glissait-il en privé, ne s’y sachant pas plus légitime que ça, taisait-il. De lanceuse d’alerte, je devenais la pooki dans l’sas. Voire déséquilibrée. Peut-être a-t-il cru qu’une compulsion alimentaire était un code pour avouer mon héroïnomanie ? J’aurais dû raconter plus simplement que je m’étais défoulée sur un paquet de chips…Pas suicidée, tête dans le sachet. Pas de quoi faire une OD.

Intégrer que cela est un jeu. Sans doute. Auquel je n’avais même pas postulé. Convoquée pour un entretien, à mon grand étonnement. J’avais dû être choisie. Lors d’un casting sauvage. Ils s’étaient régalés : Super, originale, crédule, quel signe ? … Sans le savoir, j’y participais. Il m’avait prévenue, ici c’est le Loft. Des caméras partout. Je trouvais ça rigolo, voire rassurant. Je n’avais pas capté l’indice. Ni révisé les règles. A quoi bon suivre cinquante saisons de  Koh Lanta ?
– Evidemment que les épreuves ne font pas l’aventurier. Tu les remportes en début de partie, t’es morte !
– Bien sûr, une bonne dose de stratégie, active sur le camp, mais surtout : privilégier les bonnes alliances…..

Epilogue : je viens de passer un 2 e entretien, en face, chez un concurrent. La revanche ?

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Je rencontre Philippe, propriétaire des lieux, le jour de l’entretien d’embauche. Ben oui, je suis un peu gêné dit mon interlocuteur. C’est lui qui a fixé le rendez-vous et me propose de m’attabler dans la salle de restaurant, face à lui. Air détendu, facétieux, il poursuit. Valet de chambre, c’est l’intitulé de l’offre….quand je vois votre CV ! Oh ! Anglais ET Espagnol ? Courant ? Les précédentes parlaient difficilement le français…
……

Il a l’œil de l’enfant espiègle, la douceur et l’humour, semble droit. Donne sa parole, évoque des perspectives alléchantes. Je signe.

……
C’était pas vraiment présenté comme ça. J’ai donc signé.

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Elle flottait dans l’air. La suite. Annoncée par une obsession récente. Cette manie de vouloir me déconditionner. Radicalement. Pendant cette vie. Savoir vraiment qui je suis. Et si au contraire j’adorais le parfum ?

Lorsque le client avait laissé dans son sillage cette empreinte, je reniflais dans l’escalier. Plusieurs fois dans la matinée, je m’arrêtais entre deux marches, humais l’air.  C’était un choc, agréable, persistant, comme une impression de bonheur, un plongeon en eau cristalline. Une réminiscence d’instant du passé, complètement flou mais dans lequel tu te sens bien. Parfaitement heureuse. Sans aucune raison précise.  Attends, c’est quoi, c’est frais, mais chaleureux. Tes neurones néophytes en la matière ne connectent pas. Boisé ? Mentholé ? Est-ce que ça serait ça, le santal ? Complètement illettrée en solfège olfactif et équipée d’un nez bouché un bon tiers de ma vie, le parfum, en général, ne m’a jamais provoqué la moindre émotion. Quelques nausées dans l’enfance, quand Opium se mélangeait à la fumée des Gitanes, corsant les virages en montagne. Pas plus qu’il ne m’évoque cet éphèbe sculptural qu’on voit sur l’abribus, surpris par un photographe en plein désert, torse nu cuivré-huilé, marqué d’un H au sable chaud. Non. Je perçois une senteur et j’ai juste un flash. Si je marche derrière une femme qui porte Kenzo, je visualise un Coquelicot. Idem pour les parfums Mugler : un alien bleu argenté, avec un flacon en forme d’étoile. Ça ne me transporte nulle part ailleurs que dans la campagne publicitaire, en spectatrice impatiente de retourner à son programme. Ces millions investis dans la communication qui pousseraient les acheteuses à se procurer le produit à un prix indécent, ne déclenchent rien en moi. Aucun effet de rêve, de planante, de transcendance, d’âme qui s’élève, rien. Un peu d’agacement, une image plate, au mieux en 3D. Une sorte de gêne aussi. Pas envie d’avoir Nathalie Portman dans ma salle de bain chaque matin. A la rigueur, Johnny Deep. De l’époque. Mais sans façon, l’homme de 2025 avec sa horde de défenseurs masculinistes et leurs casseroles.

Allant rendre visite à ma mère, lorsque j’essayais laborieusement l’autonomie dans ma petite vingtaine cabossée, je repartais un jour avec un échantillon de parfumerie.
L’importance du geste, vue notre relation fragile comme une toile de mygale, me poussait à m’appliquer une touche de « Quelques Fleurs d’Houbigant » les jours suivants. Que j’oubliais, passé 10 mn, puisque, bonnes ou mauvaises, on s’habitue aux odeurs. C’est prouvé, une étude explique qu’un clochard ne sent pas ses propres effluves. Une galère en moins, c’est déjà ça.
Mais alors que je marchais dans Paris, à plusieurs reprises, des inconnues m’arrêtaient dans la rue. Je peux vous demander quel parfum vous portez ? C’était magique. Je m’en réjouissais comme s’il émanait de moi. L’adoptais quelques années.

Jusqu’à ce qu’un jour, on ne le trouve plus dans les parfumeries classiques. Je me rabattais alors sur Nina Ricci, pour l’odeur de bonbon à la réglisse, puis, en bonne décroissante, finissais par me contenter de mon déodorant Lush, que j’adore, super fiable, beaucoup moins couteux et qui produit le même effet. C’est quoi ton parfum ?…Là, je brode sur la composition…. Une note de patchouli peut-être?….Un sourire et je change de sujet.

Dernièrement, sillonnant la capitale pour rendre visite aux chats d’une amie en son absence, je reste figée sur le trottoir. Arrivée dans les beaux quartiers,  arrondissement des boutiques de luxe, j’ai en face de moi une devanture noire et or. Colossale, imposante, brillante et lumineuse …En lettres d’or : Houbigant. Comme si j’assistais à une résurrection. Je traverse. Entre. Aucun souvenir de l’odeur quand la vendeuse pulvérise « mon » parfum sur la languette cartonnée. Le flacon en revanche m’appelle. Je caresse du regard ce verre mat, les fleurs en relief. Un instant, j’oublie que la patate sera à l’honneur dès fin Aout et tout Septembre, chaque jour au menu. Pomme de terre subtilement déshydratée au micro-ondes, comme confite, avec huile d’olive et sel. Paprika pour la touche finale !  Délice. C’est alors que je m’entends demander. « Et il est à combien ? » comme s’il était déjà dans son écrin, au bout de mon bras….Evidemment hors budget déjà carbonisé.

Pendant plusieurs jours, je renifle la bandelette posée sur le piano. Oui, sent bon, mais je ne le reconnais toujours pas. L’envie de l’acheter persiste cependant. Un peu compulsive. Comme si depuis que je l’avais vu, j’étais incomplète, qu’il me manquait une part de moi. Je le note dans mes futurs achats plaisir. Avec le masseur dont ils me bombardent sur tik-tok depuis que j’ai regardé trois posts anti-cellulite…Puis ça passe. A quoi bon ?

Cette fois, je me bouge. Mon plan trading vient de prendre la tasse. Pire. Noyé. Un compte cramé. Et de trois. Ça fait partie de l’apprentissage et je ne lâcherai pas. Mais là, la banque risque de faire la gueule. Dans 1 mois, à part ce crédit que j’ai bien renouvelé une dizaine de fois, ah, dix-huit Madame Kronttawa ?  et ce découvert que je n’ose jamais utiliser…plus rien.
Alors, je réponds. Fais feu de toute offre, demandant à Chat GPT d’adapter mon CV selon la cible. Assistante funéraire, recruteuse en intérim, vendeuse de textile à domicile.
En discutant avec une copine psychologue, je me rends compte de l’importance du vocabulaire. Elle parle du renoncement. Rien à voir avec le deuil. « Faire le deuil » revient à toutes les sauces… Je poursuis ma marche quotidienne. S’adapter, se déconditionner, je jongle alors avec les concepts. Et si je généralisais, n’aimais pas vraiment ce que je crois aimer et vice versa ? Oui, pourquoi pas l’usine ? J’ai également candidaté dans la foulée. Et si ça me plaisait manut’ ? La société, mon éducation s’apitoient sur la caissière, l’ouvrière. Vraiment trop bas, là ! Dernier échelon, juste avant pute. Aucun risque, pas d’offre sur France Travail. Mais une forme de prouesse ne se niche-t-elle pas dans le royaume des travailleuses à la chaîne ? Vitesse d’exécution, résistance à la pression, mental d’acier. Y rencontrerai je des sœurs ?

Quelques jours avant de tomber en arrêt devant la boutique de mon parfum « fétiche », j’entre dans une échoppe plus bas de gamme, tapissée de flacons type tube à essai. Chèvrefeuille, musc. Ils te vendent aussi Tahiti, à base de monoï et de vanille. Avec la gentille vendeuse, je fais mes premiers pas de nez, lui expliquant que je recherche l’odeur de l’homme de l’escalier. Vous voyez, la mousse à raser ? Quand je l’avais sondé, il m’avait donné un indice : le jasmin. Si ça se trouve, comme quand on m’interroge sur mon déodorant, c’était un des composants du sien…

Je ressors avec un vaporisateur citron-verveine-jasmin, au dixième du prix d’un parfum classique…qui me rappelle davantage l’époque où pré ado, je m’aspergeais d’eau de Cologne et qui me reconnecte avec cette joie fraîche. Rien à voir avec l’odeur recherchée.  Quoique. L’employée de la parfumerie Houbigant, entre autres, après l’anecdote de LadyDi qui s’était vue offrir le flacon pour son mariage, et qui, si nerveuse, l’avait laissé chuter en imbibant la robe iconique, m’avait parlé de cette combinaison unique et révolutionnaire entre la rose et le jasmin…

La toute première réponse à mes candidatures : Intérim, conditionneuse. J’en avais entendu parler. Ces grandes enseignes de parfum de luxe dans la zone industrielle de Chartres. Le destin m’y envoyait direct. Chaussures de sécurité, pas de bijoux. 1 h de marche, à 6h30 du mat qui me laissera tout le loisir de méditer sur le sens des mots et mon rapport aux essences.

Avant de commencer, j’ai trois jours pour me reconditionner différemment, me faire à ce métier. Peut-être un peu plus de temps, car dans la précipitation, répondant à M. Ratat pour accepter l’entretien visio, j’ai laissé le correcteur écrire Monsieur Ratatouille, je vous remercie ….Pas sûre qu’il apprécie et embauche direct, pour de la vente en camionnette et porte à porte, cette tête-en-l’air au CV bizarre, pas fichue de se relire. Imagine la tête de nos clients !
Et si, au lieu de me voir comme Charlot, malmené par la chaîne broyeuse de l’industrie et affublée d’une horrible charlotte, je me lançais dans l’aventure comme une petite fée- lutin, en route au lever du soleil, incognito, préparant avec amour et vélocité ces milliers de trésors qui seraient offerts à toutes ces femmes, qu’elles se sentent belles, empowerées, armées pour croquer dans leur drôle de vie. Et si j’entrais dans la danse, qualifiée de « cadence soutenue », (infernale ?) comme dans une chorégraphie déchainée, pour que ce monde devienne aussi a woman’s world !

Je ne sais pas si j’irai en prison un jour, le genre d’expérience où tu te demandes : serai-je une victime, une meneuse ? En tout cas, je pourrai dire que j’ai testé, en immersion, l’usine. Où parfois, tu as l’impression d’avoir ripé en milieu carcéral. Puis t’essaies de te rappeler quel crime tu as commis. A part l’oubli de remettre une charlotte pour déposer tes gants à l’entrée de l’atelier en fin de journée, la blouse mal fermée qui t’a valu un aboiement, à peine le seuil de l’entrée franchi. Ah, si, ton crime parfait : tu te balades avec ton téléphone. C’est interdit, t’a-t-elle beuglé, alors que tu le consultais 5 mn avant d’entrer, sagement assise sur ton petit banc, comme en maternelle, quand on attendait les parents, en rang et en tenue. Si tu entres avec, c’est fin de mission ! Je me suis alors affolée, car sans le casier dont m’avait parlé la boite d’Interim, où mettre mes effets personnels ? De mon côté, j’ai tout bon ; pas de bijoux, chaussures de sécurité, ponctualité, au garde à vous à 7h30, la coiffe, qui met tout le monde sur le même pied de mocheté, la blouse et les gants. Dès mon arrivée, alors qu’elle me fait la visite guidée, Mallaury, ma cheffe, me dit : ah, tu viens à pied. Dommage, sinon, t’aurais mis tes affaires dans ta voiture. Et démerde-toi. Belle entrée en matière. Tu comprends tout de suite que t’es pas là pour rigoler. Et c’est justement ça qui est drôle.  D’avoir atterri dans cet univers, régi par ses propres lois, aussi anachroniques soient-elles. On me dirait qu’elles sont inspirées du code du travail de1900…bon 1940, je le croirais. Ton sac parterre, dans le bureau grand ouvert du secrétariat, en libre accès aux voleurs. Pas de pauses. Pas de roulement. Quatre à cinq heures en boucle sur le même mouvement. S’il te déboite l’épaule droite, t’essaies avec la gauche. Sans moufeter, sinon, c’est congé. Sans solde. Valérie avale son Doliprane codéiné en me faisant un clin d’oeil. 30 mn de break non rémunéré. Mais si, bien sûr que t’as faim à10h, coupure déjeuner. Mange, et on y retourne ! La jeune Cindy attaque sa platrée de pâtes. Ou est-ce du gruyère aux spaghettis. La fourchette embarque tout le contenu de la gamelle. Elle mord dedans, comme dans une brochette.

Le travail en ligne, à la chaine. Déjà deux semaines, quand je croyais ne pas tenir la période d’essai de 48h. Franchement ça va !  Au démarrage, horrible mal de dos. J’étais, j’avoue, un brin tendue, à essayer d’entrer dans une cadence que d’autres suivent depuis des mois, des années…et que certaines voudraient te faire croire que tu es équipée pour, qu’elles sont nées avec, activant 6000 fois par jour la même pompe pour fréter un flacon. Bébé nageur qui rivaliserait avec Laure Manaudou. Ces crispations, et gestes mécaniques reproduits pendant des heures interminables me chuchotaient : par ici la sortie ! Je tempérais : ce soir, je préviens. A la pause ? Demain ? Me tortillant sur le tabouret bancal. Puis debout, sur le pied gauche, droit, penchée en avant, tête tirée par un fil pour dégager les cervicales, gainage ! Protège tes lombaires, 3 mn, garde le tempo ; les machines, remplisseuse, sertisseuse… (broyeuse ?) continuaient à rouler des mécaniques. Bon, on verra comment se passe la nuit, si j’arrive à bouger au réveil. Et chaque matin, je me suis relevée, fraîche comme mon amie la rose, prête pour la petite balade, une heure de marche pour m’échauffer avant de remonter sur le ring. Progressivement, le mal s’est atténué et se contente de me guetter, se rappelant à moi de temps à autre, sans véritable douleur. Juste une petite menace. Fais gaffe là, ta posture, attention, j’attaque ! Et tu sais qu’une fois qu’elle mord, la Pitdoul ne lâche pas.

Ce matin, j’ai eu peu peur de vriller car dès le réveil, j’avais des pulsions de luttes sociales qui circulaient, obsessionnelles, dans mes premières pensées. En me préparant, je me voyais en toucher un mot à la cheffe de ligne. Celle qui prenait les premiers jours une voix très douce, un peu comme une dame de crèche, pour m’expliquer comment enfoncer un capot sur un flacon de parfum. Gestuelle millimétrée, parce que t’en as pas un par jour à enfoncer, mais des milliers, comme un métronome qui ne t’attend pas. Ça arrive sur le petit tapis bleu, en rang, tu choppes ta pièce, dans le bon sens, le point du K en haut, tu vois ? Là ! Blanc sur blanc moucheté… Test d’ophtalmologue. Et tu retournes le flacon vers ta collègue en face, qu’elle colle l’étiquette sous le flacon, sa mission pour la matinée. Cette petite chorégraphie, en moins d’une seconde. De temps à autre, tu plonges dans ton carton de bouchons pour te renflouer, te retournant régulièrement pour évacuer du circuit, les flacons qui défilent, se bousculent sur ton étroit plan de travail. Tout est à peu près sous contrôle, sur le fil. Sauf quand une brute, (malintentionnée ? Suis-je parano ?) te jette une cagette. Pouvait pas mieux viser : sur l’angle de celle qui contenait tout ton matériel qui part en feu d’artifice, s’éparpillant à tes pieds, entre les tuyaux, derrière des tubes métalliques. La fille à qui tu rendais service a oublié de te remercier pour la barquette et ne manifeste aucune culpabilité de te mettre ainsi dans l’embarras. Elle continue, robotique. Stoppant la cadence, je prends alors largement le temps de souffler, de ranger le bazar. Sans un mot, calme dans le vacarme, le message passe. Quand elle réitère sa demande quelques instants plus tard, je planque mes affaires avant, la regarde dans les yeux en lui passant le carton. Merci, s’écorche-t-elle la bouche. Ce qui est plus délicat à encaisser, c’est quand au bout de trente minutes en automate, tu te dis que t’en as pour 5 heures non stop. Pause pipi éventuellement, qu’on t’accordera d’un air soupçonneux. J’en suis arrivée à aimer la déglingue. Pas besoin de dégainer mes revendications. Les contrôleuses lancent l’alerte : fuite dans le caisson ! Alors, tout bascule. Le temps de reprendre les réglages. Appelle Coco ! Ça s’affole, ça grouille, ça prend des têtes catastrophées. Pour ne pas qu’on reste improductives, on nous ordonne : faites des fourreaux ! Des QR codes ! Activités bouche trou. Mon moment tricot. T’attrapes la lamelle, l’enroule sur elle-même, glisse la languette dans la fente, toujours le plus vite possible, jubilant, mais en poker face, l’air appliqué, parce que des yeux trainent sur toi, les collègues, prêtes à décocher une remarque dès que t’es plus en PLS.

C’est dans les phases de dérapages, heureusement régulières vu le mauvais état des équipements, que surgissent les cheffes officieuses, prenant des libertés dans la cacophonie du bug. S’octroyant le pouvoir de donner des ordres aux nouvelles. Approximatifs, contradictoires. Ramène moi ça, là-bas. Tu te demandes d’où elle te désigne toi, pour la servir. T’y vas une fois. Non, pas celle là. T’es sensée deviner qu’elle pensait à la 3e « ça », à gauche. A sa seconde tentative, au lieu d’obtempérer, tu demandes : t’as deux bras deux jambes ? Hahaha, on rit. Moins t’en dis, mieux c’est.

En troisième semaine, avec tes nouvelles coéquipières, t’es si immergée que t’en oublies tes bases. L’hyper-populaire Blan-Blan, Blandine, au physique de catcheuse afro-américaine, te douche d’instructions. Au dernier jet, tu ne réagis pas. Elle se retourne. T’entends pas ! Tu mets ton gant ! Erreur… Je réponds non ! Sans ouverture pour un Hihihi. Je devais m’en tenir à ce refus. Pourtant, j’ajoute un peu d’huile : Tu donnes beaucoup d’ordres… Et lance un regard qui entonne « laisse-moi te chanter, mmh mmh mmh, d’aller te faire en..mmh mmh ». La cheffe d’équipe, face à nous, pouffe. Pas l’habitude que Miss Grande Bouche se fasse tarter en public. Qui plus est par une nouvelle. Dans la matinée, après que la giflée ait ruminé, ronchonné, tenté les croche pattes, les sous-entendus les plus subtils dont elle est capable, allant jusqu’à se monter la tête, évoquant en menace un possible règlement de comptes à l’extérieur, notre « supérieure officielle » lance la conversation, tout en travaillant, sur la loi tacite, ici, qui consiste à faire craquer les débutantes. Elle en pleurait dans le temps raconte-t-elle amusée. Je ponctue. Oui, le bizutage. …Et l’autre, sans comprendre que ce temps est à priori révolu, sans aucun malaise, continue à débiter des anecdotes sur le sujet.

Sur cet épisode de ma vie, je suis là pour bosser, faire mon max, mais dignement. Alors je repère les filles classes, généreuses. Celles qui te disent, t’inquiète, on est toutes passées par là. L’écoute pas. Elle adore balancer des ordres. La calcule pas. Tu regardes leur tête, quand elles deviennent cibles. Impassibles. Font juste le taf, expression neutre. Elles te brieffent vite fait. Quand elle passe, Elle, en revanche, tu dis Amen. C’est Marie, la Cheffe d’atelier. Je viens de la voir ramasser les pompes, à mes pieds, qu’elle remet en circulation, prêtes à être introduites dans un des flacons de parfum. A sa place, je me ferais crucifier. Hygiène ! Danger ! Contamination ! Sans un bonjour, elle jappe : Tu ramasses les autres là. Y’a rien qui doit trainer parterre. Tu ramasses. Amen ! Comme à chaque ordre d’une supérieure. « Ok, d’accord et merci ». Même absurde, même de mauvaise foi. Comme quand je suis seule, au bout de ma vie, sur un poste où elles sont parfois deux ou trois. Lorsqu’on frôle le carambolage, la cheffe vient taper un sprint avec moi, coup de main fugace que je saisis pour me caler sur sa cadence. A la moindre occasion, elle me laisse en plan. Au bout de 4 heures, elle s’aperçoit qu’elle a probablement mal réparti l’équipe, l’embouteillage à mon poste n’étant toujours pas résorbé. A la cantonade, elle s’adresse à moi :ça va pas, là ! T’es trop lente ! Faudra aller plus vite. Une décennie plus tôt, elle m’aurait vue partir en sucette, me justifier, puis de dos, franchissant la sortie. Mécanique, je réponds : Ok, je vais aller plus vite. Merci. Et là, je ralentis. Dans 30 mn c’est la pause. Le monde ne va pas s’arrêter de tourner si je commence à décompresser ! Au tableau, en sortant, je vois mon prénom : renouvelée pour la semaine suivante.

En arrivant ce matin, je vois les filles, fumant leur clope de 7h30, avant d’attaquer la journée. D’autres convergent vers nous. Elles viennent de se garer. Quand je les rejoins, elles m’accueillent souriantes. Acclamations : ah ! tu nous a manqué hier ! Toutes d’accord, l’une renchérit, on aurait bien eu besoin de ta positive attitude. Presque gênée, mais touchée, je leur dis que j’ai aussi pensé à elles. La veille, j’avais risqué ma place en m’absentant pour honorer un rendez-vous pris il y a un an pour me faire tatouer les sourcils. Très mal vu ce type de libertés. Pas prises non, volées. Eux t’embauchent, te renouvellent en fin de semaine, et toi, tu te permets d’avoir une vie à côté ? Mais pour qui, pour quoi te prends-tu ? On a eu droit à une surprise, sérénade sur le thème des absences. Ça se met tout à coup à résonner, entre les lignes. L’onde se propage depuis la ligne 4, située en face du bureau, quand la cheffe d’atelier jaillit dans le hangar en criant : réunion ! Chacune quitte son poste et vient s’amalgamer au troupeau. Les petits rires, chuchotements fusent. Histoire d’évacuer la pression, palpable. Le précédent regroupement était glauquissime. En gros, on se faisait traiter de dégueulasses. L’une de nous avait laissé une serviette périodique au sol. S’était-elle décollée de sa culotte ? L’avait-elle sciemment posée au sol pour marquer sa désapprobation ? A cette faute hygiénique, s’en ajoutait une autre. Un kleenex dans les vestiaires. N’ayant pas de casier à ma disposition et ayant des poches en libre-service, je me suis demandée si un de mes mouchoirs n’avait pas chuté lorsque je devais m’improviser acrobate pour percher mes affaires au-dessus des armoires métalliques. La précipitation pour rejoindre ma ligne encore mal réveillée, la bousculade dans les vestiaires exigus. C’était probable, et secrètement, j’espérais bien être la coupable involontaire. Justice divine, qui leur faisait payer le stress de devoir laisser mes effets personnels, carte de crédit, téléphone à disposition de toute personne malveillante, pensée que je chassais à la seconde où il fallait impérativement se jeter dans l’arène à l’heure pile.

Cette fois, ça semble voler un peu plus haut, on y parle des filles qui font un malaise, de celles qui veulent prendre des journées. Ben qu’elles prennent leurs cliques et surtout leur claque. Ici, on veut des gens qui bossent. Juste au moment où je m’apprêtais à leur annoncer mon congé, en plein milieu de la semaine prochaine. Je commence à cogiter. Comment amener le sujet, euh, j’ai une copine qui s’est fait le poil à poil l’an dernier chez Cyd Académy à la défense et franchement, les élèves en esthétique expertes assurent. Une belle ligne, effet naturel garanti, tarif imbattable, aucune envie de laisser ma place, après une année sur liste d’attente ! La réponse implacable et irréversible serait : fin de mission ! Ouste. Alors je mens. J’avais ce rendez-vous médical de longue date, ça ne se reproduira plus, je suis navrée. Je sens même une petite larme monter. Je ne sais toujours pas, quand je viens implorer une administration déshumanisée, si je Sarah Bernhardise ou si je suis réellement bouleversée. J’affronte l’impressionnant personnage. La cheffe des cheffes. Aussi grande que volumineuse que saturée  en couleurs, décoloration, et imprimé léopard associé au fuchsia. L’expression du visage, le ton et les propos éteignent direct l’explosion visuelle festive provoquée par son accoutrement. Entrant dans son bureau, avec mes excuses à lui servir en snack, je me fais aussi petite que possible, plus plate qu’une feuille A4, introduisant ma demande en disant que je comprends parfaitement ce qui s’est dit à la réunion et que cela ne se reproduirait pas. L’instinct te dicte de t’écraser, que le mode managérial, ici, consiste à te caser comme chaînon, à priori, maillon faible toujours en balance entre la convocation au bureau et la fin de mission qui peut intervenir à tout moment, milieu de journée, début de semaine, fin de pause, ça te pend au nez dès que tu franchis l’entrée de l’établissement. Evidemment, je ne pense pas, sur le moment, à la retouche sourcil qui doit avoir lieu le mois suivant. Que je risque de zapper du coup. Ou j’aviserai. Hier, dans l’emballement de l’enthousiasme en voyant le résultat sublime, je me disais que pourquoi pas profiter de la journée de ma seconde visite pour redessiner un chouilla la bouche !

La journée commençait donc dans la joie. Malgré la mission, improbable, de monter des cales, à intégrer à des étuis de parfums assez récalcitrants. Une galère sans nom. On en riait, se démenait, échangions les astuces pour viser un peu plus d’efficacité, puis portées par cette bonne vibe, poursuivions sur d’autres sujets. Jusqu’à ce qu’une pète-sec à lunette, préposée à la qualité, postée dans notre dos, qui visiblement nous observait depuis un moment, se mette à nous parler comme à des chiennes errantes. Ne nous voyant pas terrifiées ni faire vœu de silence, la dame commença à nous observer sous différents angles :  depuis le bureau vitré, le bout de notre ligne, par derrière, en face de plus loin. Puis elle nous signalait à notre petite cheffe d’équipe, qui rappliquait l’air fâché, commençant à nous faire mille reproches. Le  grand manitou était aussi mis au parfum. Sa mission principale consiste à faire des rondes de surveillance en aboyant pour effrayer le troupeau et agiter la menace de renvoi. Dotée du pouvoir d’embauche et de licenciement sur nos petites personnes, elle ne tardait pas à venir, comme un rouleau compresseur, chacune se demandant laquelle allait jouer les cibles. Alors qu’encombrées par les éléments à assembler, nous étions collées les unes aux autres, on nous ordonnait de prendre chacune une barquette, afin de savoir qui, ainsi comprimée, assurait la cadence et qui la plombait. Si on m’avait posé la question, j’aurais pu leur dire de ne pas se fatiguer. N’ayant pas pu m’entrainer la veille, j’avais un bon tour de Stade de France de retard. Nous devions faire une centaine de pièces par heure, score impossible, même pour la plus rapide d’entre nous qui en faisait à peine la moitié. Quant aux donneuses d’ordre et critiques de tout poil, elles n’étaient pas capables d’en faire une seule. Je regardais notre « capitaine », concentrée au maximum, peinant sur une boite et jetant des coups d’œil furtifs sur la copie de sa voisine. Elle ne nous aurait pas agressées, maltraitées pour bavardages innocents et indispensables à la préservation de notre santé mentale, j’aurais été attendrie.

Sentait-elle mon regard ? Le mépris pour une médiocrité tant dans son incapacité à réaliser ce qu’elle exigeait que nous exécutions avec dextérité et rapidité, que dans cette tendance à se cacher lâchement dans son rôle de surveillante, imposant son autorité, absolument pas encombrée par son incompétence. Toi, ça suffit, tu vas à la cello.  Maintenant ! Coup d’œil sur ma destination. Montagne imposante de coffrets désordonnés, échoués là lors d’une précédente tempête. N’ayant pas géré le flux en temps voulu, les remarques ne manqueraient pas de me tomber dessus si la cheffe d’atelier passait. Autant que la foudre ne s’abatte pas sur elle. Je ne parlais plus depuis un moment. Mais peu importe. Ça venait de lui prendre comme une envie pressante. Les copines étaient pliées. Cible en vue… Touchée ! Je dépassais trop depuis ce matin. Trop de gloire, de gazouillis, évasion manifeste. Fallait briser l’élan tout de suite. Elle sentait bien qu’un peu plus et je m’envolais, entraînant Makeda, complice, dans mon sillage et toute la ligne en queue de cerf-volant.

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Je l’ai sentie venir. La fête de trop. Ça fait un moment que tout ça me chauffe. La fille la plus gentille de l’usine, toute en sourire, accent de l’Est et tendresse, qui se fait éjecter comme une malpropre, accusée d’avoir volé un parfum. Je t’en foutrais. On jette des tonnes de flacons défectueux, parce que, « oh my god, une pichtouille ». Où ça ? Ben là, tu vois pas, là ! Mets des lunettes, rétorque une collègue, ton mal aimable avec moue de crapaud. Déso, je vois rien. Selon le degré de tension dans l’atelier, ça passe ou pas. J’entends une fois : elles ont fait de la surqualité, le client relance dans le circuit tout ce qu’elles ont écarté hier. Mais ok, poubelle. J’aide, un soir, une petite meuf rigolote qui veut en glisser un dans sa poche. Elle flippe à mort de peur que ça fasse une bosse sous la blouse. Franchement, je ne vois pas le mal. Ce qui me dégoûte, moi, c’est de voir ce gaspillage, cette violence qui consiste à priver une mère de son gagne-pain, accusée à tort d’avoir subtilisé un flacon dans la benne. Sachant que l’histoire est tout autre.
Quand j’ai su qu’elle allait travailler dans l’équipe de Sarah, la « reine des étiquettes », titre que se décernent certaines anciennes, pour occuper un poste assez cool, semble-t-il,  manifestement trop pointu pour les débutantes … j’ai fait une petite apnée. Merde. Pauvre Joy. La bien nommée a eu l’idée, ce matin-là, pour fêter l’anniversaire d’une autre fille adorable de l’équipe, de prendre un produit éliminé, dans la barquette prête à partir au hangar, pour en vaporiser sur la ligne ! Malheureuse, elle scelle son sort ! 30 mn après, elle est au volant de sa voiture, choquée par la brutalité du coup qui vient de lui être porté.

Je n’ai pas eu le temps de prendre son numéro. On devenait de plus en plus proches. Quand on se changeait dans le vestiaire exigü, elle me complimentait sur ma silhouette de jeune fille de 58 ans. Je lui disais qu’elle n’avait pas à flipper, qu’elle serait pareil dans 20 ans. On ne vieillit pas quand on a un cœur pur. On rigolait. Je lui avais crocheté une fleur assortie à ses yeux, à mettre dans ses cheveux, pour lui témoigner mon affection. C’est tellement important en prison, oups….en usine, ces gestes d’amitié, d’humanité, de sororité.
Je lui disais, quand je la croisais sur le parking de ne pas craquer. Que je commençais à évoquer les comportements toxiques de certaines « anciennes » dans des entretiens discrets avec la direction.

J’en parle avec mon autre amie, Shambala. Ecœurée que la plus douce… Comment la cheffe d’atelier, dix ans d’expérience,  peut-elle croire une seconde cette p***, peste de Sarah, prétentieuse, qui passe sa vie au bureau à aller cracher sur les filles... On s’envoie des textos et on chambre aussi celle qu’on appelle Le Loup. Une des doyennes. Si Sarah est la peste, l’autre incarne  le choléra. Quand on se salue d’une ligne à l’autre avec Shamba, on voit des vagues d’encre dans son regard, une jalousie maladive. On entend sa voix nasillarde : hé l’autre là bas !  Elle ! Elle a pas mis ses lunettes de protection ! Toujours à l’affût pour faire respecter aux autres, les règles qu’elle piétine allègrement. Shamba a dégusté lors de sa première semaine. Le Loup lui a fait la misère. La critiquant sans relâche, la pressant, l’humiliant. Une autre femme imposante, impressionnante, carrure et voix d’homme calme direct l’asticot. Mollo ! Grace. La petite vient d’arriver ! Duel. Deux anciennes. Shamba, protégée, a eu la paix.

Elle n’a de Grace Kelly que le prénom. Rien d’un loup non plus, si ce n’est la façon dont son regard malveillant rôde, tandis qu’elle exécute les gestes qu’elle répète depuis 5 ans, cherchant sa prochaine victime. Je commence à me distinguer dans son viseur.

Quelques semaines plus tard, mystérieusement, la protectrice de ma sœur de galère est remerciée. Du jour au lendemain. Avec quelques autres, rappelées la semaine suivante. Sans doute un stratagème, car elle ne réapparaît plus. Disparue. Je me sens pousser un imper de Colombo.
Juste avant Noel, je lis : Bonne nouvelle ma cop ! J’ai un cadeau pour nous : Le loup a filé sa dém ! Mais trop cool. T’es sérieuse ? Cette joie ! On commence à croire à notre chance. Elle tient l’info de la prédatrice en personne.
Début janvier, je déchante. Non seulement elle est là, mais j’ai le grand honneur, pour une fois de travailler toute une semaine en équipe avec elle.

Poussez-vous, poussez-vous ! Garce, pardon, Grace fait son entrée au moment de l’appel. Ça commence bien. Certaines ont l’air de trouver ça charmant. Bousculées de bon matin. Cette demi-portion semble avoir besoin de pas mal d’espace. D’attention aussi. Ecoutez-moi, regarde, écoute-moi….Elle ne sait pas commencer une phrase autrement. Et toujours, cette fréquence de voix qui me percute la tempe. Je plisse un peu les yeux. Me motive : une semaine, ça passe vite.

Je ne ris pas à ses blagues, ne raconte pas mon accouchement, n’ai pas, contrairement à elle et un membre de sa cour, d’anecdote de fille tombée follement amoureuse de moi au foyer…Je travaille, en silence. Ne réponds que quand on me parle boulot. Lorsque je demande sa gomme, elle essaie de prolonger l’échange en me disant, avec toute l’imagination dont elle semble capable : « elle s’appelle Reviens ». Voilà. La règle est donnée. Ecole primaire. On joue à la maîtresse.
Je perds encore quelques points avec une histoire de trousse. Elle me demande, m’approchant comme un serpent, si je peux y mettre son stylo. Je réponds que non, puisque, contrairement à elle, j’ai les 2 mains occupées… Je viens, devançant Poutine et Trump, de déclencher la 3e guerre mondiale.

Elle applique la sanction que j’ai pu observer chez quelques petites cheffes auto-proclamées, dont il m’apparait clairement qu’elle en est la queen. La mise en surcadence. C’est enfantin. La cadence étant au max, elles n’ont qu’à t’interrompre quelques secondes. Regarde-moi, attends, écoute… : tu vois, au lieu de mettre ton flacon comme ça, tu le mets comme ça. Conseil non sollicité qui ne répond à aucune logique, si ce n’est celle de t’embrouiller. Les produits continuent d’arriver, et le temps que tu lui expliques qu’avec sa technique foireuse, les coffrets s’abîment….tu es sous l’eau. Il suffit alors que la cheffe officielle passe à ce moment là pour constater qu’en effet, comme on le lui a communiqué, cette ouvrière têtue qui refuse de suivre les conseils avisés d’une ancienne, _très amie des cheffes d’atelier_, a vraiment du mal à suivre le rythme. Voilà qui sera reporté en fin de semaine, sur le bulletin hebdomadaire.

C’est ainsi qu’en refusant de me soumettre à Christine, Maria, Sarah, Nathalie et leur despote, je me suis fait une sale réputation : lente, bavarde, prises de bec…de quoi exciter l’appétit du Loup. La proie commence à être toute désignée. A point.
J’écris à Shambala que la semaine suivante sera gratinée. Je me tape à nouveau Grace, en combo spécial avec Madeleine, cheffe, que je n’ai jamais eue plus d’une journée et dont on m’a prévenue que quand elle a quelqu’un dans le pif, la pauvre, « dérouille sa race ». Peut-être aussi un problème avec les noires. Et les arabes.
A priori, pas concernée, mais je suis pour ma part, allergique aux racistes. Tous les ingrédients réunis pour le bouquet final.

La semaine démarre sur les chapeaux de roue. Je vois Le Loup téléguider Madeleine, qui me refile direct les postes chauds, où une remarque dans le feu de l’action peut me faire dérailler en une fraction de seconde. Grace met la patate maximum, jusqu’à ce que le sniper Cheffe d’équipe garde en continu, le canon braqué sur moi, brandissant à deux reprises la menace de « fin de mission ».
Je garde le recul pour ne pas tomber dans le piège d’auto-flagellation. T’es trop nulle, pauvre fille. Vois bien qu’on me confie une tâche où lorsqu’on me relaye, les filles s’y mettent à deux, voire trois.

En rentrant le soir, fière d’avoir survécu à ces 8 heures d’acharnement, je lance l’alerte. J’entre au bureau, calme, décris la situation. Chat GPT m’aide à rédiger un mail de signalement que j’adresse à la boite d’intérim, et j’appelle la patronne, Lise qui quelques mois plus tôt m’a semblée sensible au sujet du harcèlement. Elle comprend, ben oui, c’est pas le moyen âge quand même….

Je me demandais si l’appel à libérer la parole était imposé par les lois, une volonté sincère de la direction, ou un cynique traquenard pour détecter les graines de syndicalistes et les expulser illico. Aimant le risque, ça se tentait.

J’avais dû insister un peu. Patienter quelques semaines. Un échange téléphonique, plutôt sympa. Mais j’attendais toujours qu’elle me rappelle. Si ça ne vous dérange pas, a-t-elle conclu, je me permettrai. Il faut absolument que je sache, qu’on en discute plus longuement. Deux mois s’étaient écoulés. Je notais que la souffrance au travail ne figurait pas comme priorité absolue de la boîte.

Le mardi s’avérant être pire que le lundi, je fonce, dès mon arrivée, mercredi matin, dans le bocal de la cheffe d’atelier,  poussée par un vent force 10, pris en saluant le groupe des fumeuses devant le bâtiment. Les nouvelles circulent vite et désormais, je semble endosser parfaitement le costume de la paria.
Contre toute attente, ce move change la donne. Un aller-retour de Grace sur mes traces, pour voir revenir du bureau, un agneau. Docteure Jekyll en personne. Pédagogue, bienveillante, douce, patiente, presque maternelle, me passant délicatement la main dans le dos quand le stress, cumul des jours passés, fait trembler ma main.
Elle remplace Madeleine, la cheffe d’équipe officielle, appelée sur une autre ligne. Je passe une journée idyllique. Parfaite. Magique.
Le lendemain, la configuration se renverse du tout au tout. L’une, avertie, porte toujours ses bouclettes blanches de la veille, l’autre, Madeleine, peut-être, mais apparemment pas, et la 3e, Géraldine, continue sur sa lancée de mardi. La semaine précédente, on s’était parfaitement entendues. Bien que très ancienne, elle m’avait avoué être sur la sellette depuis sa demande de quart temps. Depuis le début de la semaine, transfigurée. Une teigne. Le mercredi, étant sa journée maman, elle loupe l’épisode d’accalmie. Je comprends son zèle. L’erreur serait de me défendre contre la joueuse la plus agressive. En toute logique, corporate, elle en rajoute ! Devient celle dont la surveillance est sans relâche, excessive, coercitive. Je dois à la fois endosser le rôle de l’abrutie qui n’a aucun droit d’initiative, et l’hyper vigilante qui anticipe chaque bourre, détecte chaque bourde, à cheval sur la ligne, au déballage, à l’emballage….Je l’entends : non, mais là, y’a plus rien, qu’est-ce qu’elle fait là bas. Je ferme le dernier carton, en effet, mais je dois, scotcher, le poser correctement sur la pile, sur la palette, coller l’étiquette à sa place, droit et proprement, quelques secondes qui me retiennent à mon poste, puisque même si depuis quelques jours, on s’attend à ce que je déploie des dons d’ubiquité de par mon statut de bouc émissaire, je prends soin de ne pas disjoncter en suivant les injonctions multiples et contradictoires, puisque quoique je fasse, je sais que la liste des griefs et la condamnation sont déjà tombées.

Quelque temps avant la pause, la directrice me convoque. Ne prenant pas le temps de peser les tenants et les aboutissants, je vide mon sac de déchets toxiques, déjà rempli, en cette demie journée. La jeune femme de la société d’intérim est présente. Quatre mois que je lui dis que je ne suis pas vraiment à ma place, et que j’accepte volontiers toute offre. A défaut d’une meilleure mission, elle dégaine un kleenex, seul outil à sa portée. Impuissante, elle n’a que ce geste matérnaliste et sa langue d’aggloméré de bureau bon marché : Ecoutez, Sophie, je pense qu’à l’instant T, vous n’êtes plus adaptée à ce poste. J’ai envie de la gifler. L’ai-je seulement été ? Elle sait qu’il s’agit d’un acte parfaitement expérimental pour moi. Qu’à aucun moment je n’ai eu ni la gueule de l’emploi, ni l’envie de devenir Meilleure Ouvrière de France en conditionnement de parfum….J’arrive à peine à me retenir en envoyant la claque verbale : Je trouve ce discours très hypocrite. Bon évidemment, c’est elle qui le prononce, se tenant bien droite, mains jointes, solennelle, chassant dans sa tête la petite voix qui lui dit qu’elle est tombée sur un os, qu’à un moment, il serait peut-être judicieux, en tant que professionnelle de l’intérim, de ne pas balancer au petit bonheur la chance, une personne lambda, 58 ans, bac+ 5, 42 postes à son actif, dans une case improbable, sans à minima, se démener pour lui trouver un emploi plus adapté pour le mois suivant. Quant à Lise, empathique, elle dégomme la boite de chocolats ouverte entre nous, en disant, je tombe des nues. Vous ne m’aviez pas dit que vous étiez concernée au départ.

C’est en effet l’angle que j’ai choisi, abordant le sujet du harcèlement, la première fois. Proposant, sans jouer les victimes, de l’informer de la dynamique réelle interne des pouvoirs. Exercés par celles qui étaient sensées n’en avoir aucun, qui comme des détenues ou des chiens recueillis dans un chenil devenu trop exigu, mettent à mort régulièrement une congénère pour se soulager de leur soif de domination, non sans l’avoir insidieusement torturée au préalable, chargée de leurs tâches pénibles, de leur incompétence, et les ayant saupoudrées de dénigrement, salies en allant pointer chacune des imperfections de leur travail devant les supérieures, pour justifier leur départ plus ou moins volontaire.

Ayant été désignée comme cible assez tôt, j’ai eu tout le loisir d’observer leur manège, sans pour autant m’y soumettre. J’évitais les dingues, les considérant comme des bouts de cartons, des flaques de boue toxique, des objets insignifiants, mais que je devais à tout prix contourner. Le regard des cheffes de ligne sur moi changeait lorsque j’avais le malheur de tomber sur un de ces énergumènes dans mon équipe, hélas la plupart du temps, car sur sept lignes brassant une dizaine de personnes chacune, impossible de ne pas en avoir au moins une. Si elles se retrouvaient à deux, je savais que la semaine serait chaude ! L’une sabotant mon travail immédiatement derrière moi, la seconde, un peu plus loin, commentant ce travail dégueulasse qu’on m’imputait alors. Je me demandais à quel point les responsables étaient dupes. En voyant la boite de chocolat se vider, je comprends que le temps où les villageois démasquent les loups garous n’est pas encore arrivé.

Pour la 2e fois en six mois, on me conseille, pour mon bien-être, de quitter le poste.
Encore accrochée à ma vision du monde idéal, je m’entête, encaisse encore une demie journée, et demande grâce, par téléphone, sur le chemin du retour. En rebondissant de répondeur en répondeur, je m’accroche à l’espoir que la honte change de camp un jour, que le temps vienne où la loi du plus dingue n’aura plus court au travail, comme au cinéma, où le hashtag #MeToo a fait du ménage ces dernières années.

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1 Comment

  1. Olivier Jam

    Hey sista, j’aime bien, y’a du rythme, du style. Ça va parfois un peu vite – un peu plus de moments de respiration seraient peut être bienvenus. C’est kool d’avoir le cran de passer à l’acte de l’écriture du roman de ta vie. Sincères encouragements. Bizz. Oliv. Te taote marara

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